
Le Château de Valbelle
Ancien domaine seigneurial chargé d’histoires, où nature, patrimoine et légende se rencontrent. Derrière lui se dresse une silhouette : celle de Joseph Alphonse Omer.

À Tourves, le nom de Valbelle résonne encore comme une promesse de faste et de liberté, et derrière lui se dresse une silhouette : celle de Joseph Alphonse Omer.
Sa naissance fut célébrée en grande pompe
à Aix en Provence le 18 juin 1729.
Savez-vous que ses ancêtres fabriquaient des chaussures à boucles, puis furent apothicaires à Marseille ?
C’est en commerçant avec les pays lointains tel que les clous de girofle du zanzibar qu’ils s’enrichirent.Et voilà qu’une nouvelle généalogie se teinte de sang bleu. La famille est anoblie au XVIe siècle et va devenir une des plus importantes de Provence.
Fortuné, curieux, follement épris d’arts et d’idées, Omer partage son temps entre ses seigneuries et ses hôtels particuliers — d’Aix à Paris — en homme du monde qui débat autant qu’il reçoit, lit autant qu’il brille.
Libertin éclairé, il fréquente les esprits qui bousculent le siècle: Voltaire, Diderot, Rousseau, l’actrice La Clairon , et tout ce que l’Europe des Lumières compte d’encyclopédistes et d’artistes en vue.
En 1767, héritant des titres et du château, il décide de métamorphoser la forteresse médiévale en demeure de réjouissances et d’apparat, un « petit Versailles provençal » où l’on joue, discute, et refait le monde sous les colonnades.
Mirabeau le dira sans détour: ici, c’était une véritable « cour d’amour », présidée par l’un des plus magnifiques seigneurs de Provence une formule qui colle encore aux pierres.
Autour du château, Omer imagine des parcs à fabriques dans l’air du temps, inspirés des promenades philosophiques chères à Rousseau
Dix colonnade grecque pour les pièces de théâtre.
Une pyramide dans laquelle se trouvait une petite pièce ornée d'un sarcophage à l'égyptienne.
Des pagodes chinoises, des statues, et cette vacherie énigmatique où temple païen et église romane se croisent dans un clin d’œil ironique.
Sur l’esplanade, il dresse un obélisque de 24 mètres en hommage à son aïeul, Cosme de Valbelle. Une devise qui dit tout de lui…
« Conserve ma devise. Elle est chère à mon cœur, les mots en sont sacrés, c’est l’amour et l’honneur. »
Partout, l’architecture devient langage: goût du spectacle, passion des symboles, et ce plaisir assumé de surprendre au détour d’une allée.
La vie d’Omer s’interrompt brusquement à Paris, le 18 novembre 1778, à 49 ans, frappé d’apoplexie — un départ à la mesure des destins trop vifs, qui laissent derrière eux davantage qu’un souvenir, un style.
Il fut inhumé à la Chartreuse de Montrieux
qui fut détruite à la Révolution.
Quatre statues sculptées par Houdon ainsi que son buste couronnaient l’urne.
Le château lui-même deviendra hôpital pour l’armée d’Italie en 1792, sera vendu puis abandonné, avant de brûler en 1799, ne demeurant que des vestiges puissants, capables encore de faire travailler l’imagination.
Aujourd’hui, les ruines, la pyramide et l’obélisque parlent pour lui, comme des fragments d’une conversation interrompue avec les Lumières.
On y entend encore le froissement des étoffes, le rire des invités, la rumeur des débats et, parfois, le silence habité des jardins où l’on venait réfléchir autant que s’émerveiller, un théâtre à ciel ouvert où Tourves tient le premier rôle.
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À Tourves, certaines figures semblent avoir traversé le temps avec élégance et conviction. C’est le cas de David d’Astros, enfant du village né en 1772. Rien ne laissait présager qu’un simple prêtre réfractaire deviendrait un jour évêque, archevêque puis cardinal. Conseiller d’État chargé des cultes en 1801, il participe activement à la mise en œuvre du Concordat entre Napoléon et le pape. Deux ans plus tard, il rejoint son oncle, le ministre Portalis, et contribue à la rédaction du célèbre Catéchisme impérial. À la fin de sa vie, on le surnomme « le saint de Toulouse » — un clin d’œil providentiel, quand on pense à Saint Louis d’Anjou, patron de Brignoles, lui aussi évêque de Toulouse…
Mais l’histoire de la famille d’Astros ne s’arrête pas là. Son jeune frère, Joseph Jacques Léon, médecin et maire de Tourves de 1814 à 1819, a lui aussi marqué son époque. Docteur en médecine, membre de l’Académie d’Aix-en-Provence, il publia plusieurs ouvrages dont un sur les infections cutanées chez le nourrisson. Un homme sérieux, me direz-vous ? Oui — mais aussi poète dans l’âme ! Précurseur de la Renaissance provençale, il osa écrire dans la langue d’oc quand peu de lettrés s’y risquaient encore. En 1852, il préside à Avignon le premier rassemblement des poètes provençaux organisé par Roumanille, où il est salué comme le primadier des lettres d’Oc. Le mouvement du Félibrige naîtra l’année suivante…
Joseph d’Astros traduisit également plusieurs fables de La Fontaine en provençal — la première fut « Les animaux malades de la peste ». Une vraie déclaration d’amour à notre patrimoine et à la langue du pays, qu’il contribua à faire revivre bien avant Frédéric Mistral. Les Tourvains peuvent être fiers de compter dans leur histoire ce duo de frères lettrés, mêlant foi, science et poésie.
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À Tourves, Saint Probace fait partie de ces présences qui veillent sur le village et ses chemins, un peu comme un ami de toujours dont on prononce le nom avec respect et tendresse. On raconte qu’au 1er siècle, sous le nom de Patrobas, il choisit l’ermitage au sommet de l’éperon rocheux qui sépare le bourg des gorges du Caramy, un perchoir où la lumière accroche les pins et les pierres comme nulle part ailleurs. À sa mort, les habitants élèvent la chapelle Saint‑Jean‑Baptiste au‑dessus de son tombeau, et au XVIIe siècle, des travaux révèlent le corps du saint dont les reliques reposent aujourd’hui dans l’église paroissiale — un lien discret mais vivant entre la prière d’hier et la ferveur d’aujourd’hui. En 1643, une communauté confiée par le pape Urbain VIII prend soin du lieu, et, dit‑on, l’esprit d’ermitage n’a jamais quitté la colline — il arrive même qu’on y croise un ermite, silhouette paisible dans le vent.
Ce qui rend Saint Probace si cher aux Tourvains, ce sont ces moments où tout le monde se retrouve autour de lui, naturellement, comme on rejoint une table familiale élargie. Le lundi de Pâques, on part à pied jusqu’à la chapelle, on assiste à la messe, on admire les ex‑votos qui tapissent les murs, puis la mairie offre l’apéritif avant que les paniers ne s’ouvrent pour un grand pique‑nique face à un panorama qui coupe le souffle — quatre kilomètres aller‑retour et environ deux cents mètres de dénivelé, juste ce qu’il faut pour mériter une si belle vue. Le 26 août, jour de sa fête, on remonte en pèlerinage, et le dernier dimanche d’août, la ville devient scène ouverte : procession, vénération des reliques, rires et chansons qui courent dans les rues. Ici, on aime dire que Saint Probace fait tomber la pluie : quand l’eau manque, sa statue reste à l’église et ne regagne sa chapelle qu’une fois l’ondée venue — un rite tendre, une promesse murmurée au ciel.
Et puis il y a l’énergie des coureurs : chaque novembre, la Montée de Saint‑Probace transforme le patrimoine en terrain de jeu, entre chapelle, château et cœur de village, avec 11 km pour les aguerris et 1,5 km pour les enfants, départ et arrivée sous les encouragements des voisins. Saint Probace, dit‑on, fait la pluie et le beau temps ; qu’il garde le soleil pour les jambes et un souffle de fraîcheur pour les visages — l’essentiel est ailleurs : courir ensemble, lever les yeux vers la colline, et sentir que Tourves, décidément, tient ses promesses.



